Jade Maréchal : "La dignité, c'est garder son port de tête même quand tout vacille"

Jade Maréchal, double championne d’europe, nous parle de cette capacité à rester entière quand la pression tente de vous fracturer.

Temps de lecture

1 min read

Posté le

La dignité n'est pas qu'une notion abstraite, c'est surtout une force qui nous redresse. Ce blog explore les parcours et initiatives qui l'incarnent, pour que chacun puisse la transformer en dynamique intérieure.

👉 Cette interview ouvre une nouvelle série dans Les Échos de la Dignité. Je pars à la rencontre de personnes qui l’incarnent dans le réel  dans un sport, sur un territoire, dans une organisation _ et qui, par leur tenue, déplacent des standards.

Face à moi, Jade Maréchal ajuste son col. Un geste précis, économe. Celui de quelqu'un qui connaît l'importance des détails invisibles, ceux qui font la différence quand tout se joue en quelques secondes. 

Escrimeuse de haut niveau, elle évolue dans un univers où le corps parle avant les mots, où un port de tête peut faire basculer un match.

Mais ce qui m'intéresse aujourd'hui, ce n'est pas tant ses médailles que cette chose qu'elle a dû cultiver pour tenir debout dans un sport d'élite amateur : cette capacité à rester entière quand la pression tente de vous fracturer.


Escrime de haut niveau : quand la performance devient une question de dignité intérieure

"Dans ton parcours, y a-t-il eu un moment, une blessure, un échec _ où tu as senti que ce qui était en jeu n'était plus la performance, mais ta manière de te tenir intérieurement, de rester juste avec toi-même, droite dans tes valeurs ?"

Jade ne répond pas immédiatement. Elle prend le temps et sa voix change imperceptiblement, plus posée, plus ancrée.

Sa réponse ne part pas d'un événement précis, mais de la nature même de son sport. L'escrime porte en elle une forme d’élégance et cette exigence particulière : « Nous, escrimeurs, on porte une vraie importance à la dignité, au respect de soi-même, au respect de l'autre.  C'est un sport de combat, donc il y a un code moral. Du respect, de la loyauté envers l'adversaire. Et cela implique de gérer ses émotions. »

Elle marque une pause. Ses mains esquissent le mouvement d'une parade.

Le masque cache les expressions du visage, mais elle a appris avec les années à lire le langage corporel sur la piste. Un geste marqué, une démarche défaitiste, elle voit tout. « Je vois concrètement quand mon adversaire est défaitiste, quand il est énervé, en colère. Et ça a tendance à me donner de la force. »

Alors elle a appris l'inverse : garder un port de tête, une gestion des émotions à toute épreuve pour ne rien donner à l'adversaire et augmenter sa puissance de communication avec elle- même, son mental, sa performance.

 « Si tu te laisses déborder par de la colère, de la frustration, ça aura un impact directement sur ta performance. Donc l'idée, c'est d'essayer de rester le plus sobre et neutre possible pour garder toute ton énergie à la stratégie, la tactique. »

Ce qu'elle décrit là, ce n'est pas du contrôle mais de la souveraineté. Une forme de dignité qui dit : " Je ne vais pas me laisser définir par ce que je ressens à cet instant. Je vais choisir comment je me tiens. " 


Contenu de l’article

(Photo Benoît Bernheim)


Gestion du stress en compétition : les techniques mentales d'une escrimeuse d'élite

"Dans les périodes de très forte pression, comment régules- tu ce qui se passe dans ton corps pour garder de la clarté ?"

Jade sourit. Un sourire qui en dit long sur ce qu'elle s'apprête à raconter.

Elle revient sur le contexte dans lequel elle évolue : dans le sport amateur, leur rémunération dépend uniquement de leurs performances. « À chaque compétition, on doit atteindre la meilleure place possible pour pouvoir gagner notre vie aussi. »

Il y a beaucoup de pression, beaucoup d'enjeux. Des partenaires à satisfaire, un club, un pays, des professionnels qui l'entourent. Alors oui, le stress monte en compétition. Mais elle me dit quelque chose d'inattendu : pour elle, ce stress est habituel, et c'est même signe de bon augure. « Ça veut dire que ton corps est prêt à tout mettre en œuvre pour te dépasser. »

Puis elle lâche : « D'un côté, il m'est déjà arrivé qu'il y ait des matins où je n'ai pas de stress. Et c'est ça qui est inquiétant. »

Pas de stress ? Inquiétant ?

Elle explique que parfois la routine de la compétition fait que le corps est habitué au stress.  Ce stress qui lui permet d’activer des états d’hyper focale, de flow, d'extrême lucidité, de cœur qui bat, de muscles qui chauffent. « C'est cet état-là, un peu sauvage, qui fait que tu peux donner le meilleur de toi-même. » Jade a même développé des techniques pour se créer du stress quand il manque. Elle ne les détaille pas, mais l'essentiel est ailleurs.

Son outil principal : se rappeler que le stress n’est qu’une projection d’un film négatif que le cerveau se raconte. Se demander si elle va gagner ce match, contre qui elle va tirer ensuite, quel classement elle obtiendra. « Enfin, ça, c'est l'horreur. » rajoute-t-elle.

« L'idée, c'est : ne te projette pas. Reste dans ce que tu peux contrôler ici et maintenant. Si tu viens me voir en compétition, tu verras que je suis sans arrêt en train de tirer ma chaussette pour qu'elle soit parfaitement bien mise. Je refais mes lacets dix fois. Je mange mes noisettes en les regardant, en les sentant. Je me connecte à ici et maintenant parce que c'est l'outil principal qui me permet de ne pas me poser 150 questions sur la suite de ma compétition. »

Elle se reconnecte au présent. Au geste. Au corps. À la sensation. Non pas pour fuir le stress, mais pour ne pas le laisser envahir l'espace de décision.

Ce qu'elle dit là, c'est une clé d'activation universelle : la dignité se joue dans le présent. Pas dans ce qui pourrait arriver. Dans ce que je choisis maintenant.


Redéfinir la performance : le message de Jade Maréchal aux jeunes femmes qui avancent

"Si tu devais transmettre une seule chose à des jeunes femmes pour qu'elles puissent avancer sans se perdre, ce serait quoi ?"

Jade se redresse légèrement. Elle sait que cette question-là compte.

Elle me partage son mantra : « La performance, ce n'est pas uniquement réussir un match, gagner une médaille ou signer un client, atteindre un certain chiffre d'affaires que tu t'es fixé. »

Elle me regarde, et je sens qu'elle veut être sûre que je comprends vraiment.

« Parce que sinon, me dit-elle, la vie serait beaucoup moins chouette. Dans le sport, si on considère qu'un athlète est performant uniquement s'il gagne la médaille d'or aux JO, ça veut dire qu'il y a un seul athlète performant tous les quatre ans. Pour moi, c'est complètement erroné. »

Elle propose une autre vision.

« J'aime bien voir la performance comme le fait, tous les jours, de valider un objectif, de valider une nouvelle compétence, de vivre une expérience. Moi, j'apparente ça au fait de récolter une fleur tous les jours sur ton chemin. » 

La métaphore est simple et puissante.

" Une fois qu'on arrive au bout du chemin, le jour de la sélection des Jeux olympiques pour moi, ou la présentation d'un pitch devant des investisseurs pour une entrepreneure... si tu réussis, c'est cerise sur le gâteau. Mais si tu ne réussis pas, t'as entre tes mains un bouquet de fleurs de compétences, qui fait que tu as été performante. »

Elle insiste : « Si je ne vais pas aux Jeux, c'est horrible, c'est un échec. Mais je pourrais me retourner en me disant : attends, là, t'as récolté la fleur de la prise de parole en public devant 1000 personnes. Là, t'as récolté la fleur de la gestion du stress parce que maintenant, tu sais très bien comment gérer ton émotion. »

Ce qu'elle décrit, c'est une dignité qui ne dépend pas du résultat. Une dignité qui s'enracine dans le processus, dans ce qui se construit jour après jour, match après match, échec après échec.

C'est peut-être l'une des formes les plus révolutionnaires de dignité : celle qui refuse de se laisser définir par la victoire ou la défaite extérieure.


Contenu de l’article

  (Photo Michael Gon)


Valeurs et alignement : ce qui permet à une athlète de rester debout quand tout pousse à fléchir

"Quand tu prends du recul sur ton parcours, tes choix et ce que tu incarnes aujourd'hui, quelles sont les valeurs non négociables qui te permettent, concrètement, de rester debout et alignée _ même quand le contexte pousse à faire autrement ?"

Jade hésite sur le mot "valeur". « Je n'ai pas le nom de la valeur, mais si tu me permets, je vais l'expliquer. »

1.Se reconnecter à l'enfant

Elle me parle du burnout dans le sport. « Ça arrive souvent, me dit-elle, quand on court après la performance, un idéal, en oubliant que le sport reste un jeu et en oubliant pourquoi, enfant, on a poussé la porte du club . »

Elle se souvient : « J'étais obnubilée par le bruit des lames qui s'entrechoquaient, je trouvais la tenue de l’escrime magnifique. »

Alors elle essaie très souvent de se reconnecter à ce plaisir, cette curiosité d'enfant qu'elle avait, qui faisait que sur la piste, elle ne se posait pas la question de l'approche de compétition. « J'étais juste concentrée sur mon match, l'instant présent, la touche que je vais mettre, la cible que je veux toucher. »

 2.Garder le positivisme face à l'échec

Mais pas n'importe quel positivisme. Un positivisme lucide, ancré dans la réalité du sport.

Elle m'explique qu'à l'entraînement, elle va tester une centaine de touches et en réussir peut-être 20%. « Tu es tout le temps confronté à l'échec. Et si on s'enfonce la tête dans le sable à chaque fois, on entre dans un cercle vicieux de baisse d'estime de soi, de non-confiance. »

Alors elle a appris à faire autrement. « L'idée, c'est de garder ce positivisme et cette dignité par rapport à l'échec. Se dire : en fait, c'est normal, je vais en passer par là. Et si j'échoue, c'est le juste chemin de la performance. »

3.Débriefer et rebondir

« Dans le sport, me dit-elle, ils sont très bons pour débriefer et mettre en place un plan d'action pour que la compètition d'après se passe mieux. On est des professionnels de ça ! » Les entreprises, selon elle, devraient davantage s'inspirer de cette dynamique et de cette habitude à analyser, ajuster, rebondir.


Ce que révèle ce portrait

Jade Maréchal n'a pas appris la dignité dans un livre. Elle l'a forgée sur une piste d'escrime, dans ces micro-secondes où tout peut basculer.

Ce qu'elle nous transmet :

→ Reste dans ce que tu peux contrôler ici et maintenant 

→ Ne te laisse pas définir par ce que tu ressens à l'instant 

→ Reconnecte-toi à ce pourquoi tu as commencé 

→ Récolte tes fleurs tous les jours, même dans l'échec 

→ Débriefe, ajuste, rebondis

La dignité n'est pas un état acquis. C'est une pratique quotidienne.

A propos de l'auteur

Fondatrice de la Voie de la Dignité et du cabinet Optima Dolce® Consulting, je suis l'auteure de la Fresque de la Dignité; un dispositif unique déployé auprès des individus et des organisations. J'anime également Les Échos de la Dignité : un blog qui part à la rencontre de personnalités qui contribuent à promouvoir la dignité d'un territoire, d'une marque, d'une institution.

Overview

No headings found

Share this post

Chaque mois, retrouvez le dernier portrait des Échos de la Dignité, les actualités de l'initiative et La Minute Dignité; un regard sur le monde à travers le prisme de la dignité.